22 mars 2008

« En juillet, la réussite ou le chaos »

La vice-Première CDH à ses partenaires et à Yves Leterme…
qui veut un gouvernement de législature. Et implore : « La réussite est aussi une option ! »

ENTRETIEN
Vice-Première ministre depuis 24 heures, Joëlle Milquet quitte la présidence du CDH avec un pincement au cœur, mais : « J'ai toujours dit que je ne ferais pas plus de deux mandats, que je céderais le témoin à une nouvelle génération en 2009. Je ne voulais pas du syndrome Deprez, qui a fait la législature de trop. »
Vous bifurquez avant l'heure…
Car nous nous trouvons dans une crise d'Etat immensément profonde, avec un équilibre dans le pays terriblement fragile, avec un gouvernement fédéral condamné à réussir… S'il échoue en juillet, je crains un chaos institutionnel gravissime. Cela m'a poussé à m'investir directement. Il y avait la demande très nette d'Yves Leterme pour que je monte. Le parti s'est dit : « Tu dois y aller. » André Antoine aurait pu faire un excellent ministre fédéral, mais il a un rôle stratégique comme vice-président wallon.
La mauvaise ambiance dans la majorité ne vous effraie pas ?
Moi, je suis une conviviale et je pense qu'il est temps de dépasser les querelles particratiques. Si ce gouvernement devient la foire d'empoigne pour la campagne électorale régionale de 2009, ce sera une catastrophe. Donc : respect mutuel, esprit d'équipe, volonté de réussir, et travail !
Si le gouvernement devait chuter en juillet, vous resteriez alors à la présidence du CDH…
J'assumerai la fonction de présidente tant que le successeur ne sera pas désigné. Un collège des assesseurs va se réunir pour établir le calendrier de l'élection à la présidence. L'élection pourrait avoir lieu à la rentrée de septembre.
Revenons à votre entrée au gouvernement, vos motivations…
Je me suis dit notamment : « Si tu n'y vas pas, cela sera interprété comme une fragilité du gouvernement, peut-être même dira-t-on que tu ne veux pas le faire réussir… » C'est une coalition de raison, c'est vrai, mais parfois les grandes choses sont le fruit des pires difficultés… Vous savez, je suis lucide, l'échec est possible, mais la réussite est une option aussi ! C'est la mienne. Mais ce n'est pas parce que je suis entrée dans le gouvernement que je ferai des concessions majeures pour rester en poste en juillet.
Je participe au gouvernement avec la volonté d'assurer une stabilité au pays, de donner un avenir à notre Etat, et on a pour ça un gouvernement fort, avec des personnalités comme Onkelinx, Reynders, Vandeurzen, Dewael, De Gucht, Arena qui arrive…
Et Yves Leterme ?
Avec ses problèmes de santé, il a montré du leadership, du courage, de la ténacité, sans se plaindre. N'oubliez pas qu'il est en convalescence. Il a frôlé la mort.
Vous dites : en juillet, ce pourrait être le chaos pour la Belgique…
Le chaos serait le résultat du refus par le cartel CD&V/N-VA du second paquet de décisions visant la réforme de l'Etat. Mais ce n'est pas parce qu'il y a cette épée de Damoclès que nous irons à genoux aux négociations. On peut faire des choses autour de l'emploi, de l'activation des groupes cibles, renforcer les Régions à cet égard. Mais pas question de toucher au cœur de la Sécu, au droit du travail, à la concertation sociale fédérale, au système de l'Onem… C'est aussi pour ça qu'on a voulu l'Emploi.
La réforme de l'Etat se joue toute en juillet ?
Ce sera un deuxième paquet final de réforme de l'Etat, ou un deuxième paquet intermédiaire. Moi, je pense plutôt qu'on ira vers cette seconde possibilité. Ce serait d'ailleurs sans préjudice d'une phase ultérieure. Il vaut mieux ne pas s'enfermer dans des délais.
Yves Leterme peut aider ?
Il est devenu Premier ministre, la fonction fait l'homme…
Au fond, vous lui demandez de mettre fin au cartel…
Non ! Je n'ai pas à me mêler des choix politiques des autres partis. Mais il sait qu'on doit arriver à une réforme équilibrée, qui demandera des efforts de tous.
La négociation Nord-Sud, vous la « sentez » mieux maintenant qu'en novembre dernier ?…
Les crises et les échecs ont suscité une prise de conscience du risque de déstabilisation de l'Etat, en Flandre notamment. Où l'on s'est rendu compte des limites au-delà desquelles les francophones ne peuvent pas aller. La prise de conscience a été francophone aussi, sur la nécessité d'avancer quand même sur des propositions de réforme de l'Etat. D'un côté comme de l'autre, on a compris le « cadre du possible ».
Les dernières déclarations de Bart De Wever sont sans ambiguïté : il faut une réforme de l'Etat complète, et scinder BHV.
Oui, mais les déclarations… Il est clair que juillet sera une période à haut risque. En fait, nous vivons une situation inédite : la crise la plus longue ; la première négociation avec un parti séparatiste ; une passation de pouvoirs entre Premiers ministres sans précédent ; enfin, c'est la première fois que l'existence même de l'Etat est sur la table aussi brutalement, que l'option d'une séparation est aussi réelle, au point que les francophones en arrivent à se préparer… Une crise dans ces conditions, ce serait l'aventure.
On a l'impression que du côté socialiste, ils se préparent déjà…
Se préparer, oui, mais attention à ne pas participer à l'accélération du processus.
La circonscription fédérale ? Didier Reynders est pour.
Un symbole, mais ce n'est pas ça qui va sauver l'Etat. Et puis, derrière tout ça, il y a des avantages électoraux majeurs pour certains, des calculs, vous le savez.
Didier Reynders parle toujours d'un cartel CDH-PS. D'autres d'un axe MR-Ecolo avant 2009…
Evoquer un « cartel » avec le PS, c'est ridicule ! Après l'échec de Leterme fin 2007, c'est le MR qui est allé chercher le PS, le CD&V aussi, et il était question d'une majorité sans le CDH. Enfin, c'est Guy Verhofstadt qui a voulu la pentapartite. Alors, dire que nous avons ramené les socialistes, quelle mauvaise foi !
Entre MR et Ecolo, quid ?
Leur proximité est remarquée par tout le monde. A un an d'une élection, certains se rapprochent, ce sont des stratégies légitimes.
Ce gouvernement, c'est pour trois mois, un an, trois ans ?
Si on se dit : c'est peut-être pour trois mois, pour un an…, on est sûr de rater. Il faut se dire que c'est jusque 2011, même si on doit passer des tornades. On a fait un programme de législature, c'est un gouvernement de législature.
On ne remet pas tous les compteurs à zéro en 2009 ?
Moi, je ne me dis pas on va faire tomber le gouvernement en 2009 parce que c'est mon intérêt électoral. Et apparemment, tout le monde part pour un gouvernement de législature.
Qui va négocier la réforme de l'Etat : un comité des sages… ?
On doit en discuter. De toute façon, il faut le faire en dehors du gouvernement. Car on travaille avec Ecolo et le SP.A.
Vous n'y serez plus ?
C'est un choix qu'on va faire collectivement. Mais que je sois dedans ou dehors, il n'y a pas une réforme de l'Etat qui se fera sans qu'un moment je donne mon accord. C'est bien d'avoir des sages, mais alors, il faut des sages pour tout le monde. Il faut la même formule pour tout le monde.
Guy Verhofstadt en fera partie ?
Ce serait bien, oui. Il a une vision intelligente et modérée des choses.
J'en profite pour lui rendre un vibrant hommage : il a eu un rôle fondamental ces derniers mois ; il a été un grand Premier ministre et un grand homme d'Etat.
Difficile de bien voir le projet de ce gouvernement…
C'est le projet d'un Etat qui veut avancer avec tous, respecter tout le monde, et fédérer : francophones et néerlandophones, Etat fédéral et entités fédérées, associatif et gouvernance publique, public et privé, dynamique économique et environnement ou solidarité…
C'est un gouvernement moderne qui doit répondre à cinq grands défis : écologie ; fractures sociales ; développement économique ; emploi ; multiculturalité.
Un seul ministre-président pour la Communauté et la Wallonie, un beau coup de Di Rupo ?
C'est une stratégie concertée entre CDH et PS, puisque nous sommes partenaires. C'est ce que je souhaitais depuis très longtemps.
Mais c'est aussi pour ne pas aller aux élections avec Marie Arerna, en position de faiblesse…
C'est bien plus volontaire que ça : un ministre-président pour les deux institutions, celle qui gère les services aux personnes, l'éducatif et le capital humain, et celle qui gère l'économique, c'est un pilotage commun francophone.
Un signal aux Flamands ?
C'est aussi un message aux Flamands, pour montrer la cohérence de nos institutions et leur unité. C'est la belle vision de ce que doit être l'avenir politique des francophones : unis, avec des institutions rassemblées, un pilotage politique commun, et un lien avec Bruxelles.
Certains le trouvent trop lâche…
Il y a des propositions très intéressantes, qui pourraient arriver dans les semaines qui viennent.
Lesquelles ?
De renforcement des liens entre Région bruxelloise, Communauté française et Région wallonne.
Un bon accord sur l'emploi sera suffisant, côté flamand, en matière de réforme de l'Etat ?
J'espère. En tout cas, on parlera prioritairement de l'emploi.
Y a-t-il vraiment 90 % du programme CDH dans l'accord de gouvernement ?
Oui ! On a fait la comparaison. C'est normal, pour un parti centriste, de se retrouver beaucoup plus dans des phrases de compromis alliant des dynamiques économiques avec de grandes composantes sociales et écologiques.

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